Haj Mansour, ou la mécanique bien huilée de la corruption éditoriale

Last Updated: 27 avril 2025

Haj Mansour, ou la mécanique bien huilée de la corruption éditoriale

Alors que le pouvoir tunisien construit sa légitimité sur une conquête constante des symboles de la probité, certains acteurs périphériques semblent jouer un rôle bien moins conforme aux idéaux officiellement affichés. Parmi eux, Mohamed Naïm Haj Mansour, ancien condamné pour atteinte à l’honneur de l’institution militaire, journaliste autoproclamé, fondateur du média en ligne Al-Thawra News, incarne une forme avancée de captation éditoriale :une prédation informationnelle systématisée, fondée sur un triptyque efficace – attaque, négociation, effacement. Ce phénomène, à la fois ancien et renouvelé, révèle en creux les limites de l’appareil de pouvoir tunisien contemporain, et son recours à des relais informels pour façonner, neutraliser ou instrumentaliser la parole publique.

De la marginalité à l’intégration périphérique

À l’origine, la fratrie Haj Mansour – Mohamed Naïm, Moez et Salem – n’appartient pas aux cercles centraux du pouvoir. Elle forme un trio composite : un officier de police, un homme d’affaires de second rang, et un
éditorialiste à la petite semaine, dont l’activisme médiatique semble plus motivé par l’opportunisme que par un engagement éditorial structuré. Ensemble, ils donnent naissance à une plateforme, Al-Thawra News, lancée en 2011 dans le sillage de la révolution, où les frontières entre liberté de ton, influence, et manipulation restent poreuses.

Très tôt, la ligne éditoriale s’oriente vers la dénonciation ciblée de personnalités économiques et politiques. Le positionnement est offensif, mais rapidement, des observateurs y perçoivent une logique non plus simplement contestataire, mais transactionnelle. Il ne s’agit plus seulement de révéler des abus, mais d’en tirer parti. Le site devient un acteur, parfois invisible, des équilibres de pouvoir.

Le modèle Haj Mansour : prédation en trois temps

Ce que l’on observe au fil des années est la constitution d’un modèle inédit de captation éditoriale, dont l’efficacité repose sur une séquence tripartite :

  1. L’attaque : la publication d’un article à charge, généralement sans preuve solide, mêlant soupçons de corruption, éléments personnels ou insinuations, avec une diffusion virale amplifiée par des relais informels.
  2. La négociation : l’ouverture d’un canal de communication parallèle avec la cible, dans lequel l’arrêt des publications est conditionné à un accord discret – financier ou autre.
  3. L’effacement : une fois l’accord établi, les contenus disparaissent ou se diluent, et la cible retrouve sa tranquillité médiatique.

Ce processus, plus proche d’un levier de pouvoir souterrain que d’une activité journalistique classique, transforme Al-Thawra News en un instrument d’influence transactionnelle, capable d’intimider, de marchander, et de neutraliser. Un dispositif qui rappelle, dans une logique inversée, le fonctionnement de certains organes de presse d’État dans des régimes autoritaires du XXe siècle, à la différence que le pouvoir ici est diffus, segmenté, et souvent délégué.

Vers un modèle post-médiatique : instrumentalisation et discrétion

Avec le temps, ce modèle s’est affiné. La fratrie ne se contente plus de publications à charge : elle a développé une stratégie d’enracinement périphérique, en créant d’abord un "Observatoire tunisien de lutte contre la corruption", une structure sans adresse ni existence juridique claire, sans composition connue, mais dont l’intitulé seul suffit à lui conférer une aura de légitimité.

Ce tournant vers un dispositif moins exposé s’explique aussi par un événement central : la décision du ministère de l’Intérieur d’interdire la publication du journal Al-Thawra News. Cette mesure, prise dans un contexte d’accusations récurrentes de diffamation, de chantage et d’atteinte à la réputation de personnalités publiques, a obligé la fratrie Haj Mansour à revoir sa stratégie.

Privés de leur support officiel, ils ont progressivement basculé vers des mécanismes d’influence dématérialisés et plus difficilement traçables. C’est dans ce cadre qu’a été lancé le réseau des "blogueurs libres", un collectif informel, prétendument citoyen, mais en réalité contrôlé à distance. Il permet de reproduire les logiques d’attaque ciblée via les réseaux sociaux, en conservant l’anonymat et en réduisant les risques juridiques directs.

En parallèle, l’observatoire agit désormais comme une interface de négociation confidentielle : les dossiers ne sont plus publiés, mais transmis discrètement, parfois accompagnés d’"offres" pour éviter leur diffusion. Le levier n’est plus seulement médiatique, mais contractuel, silencieux, préventif. Il ne s’agit plus de faire scandale, mais de suggérer qu’il pourrait exister – sauf arrangement.

L’affaire Ben Gharbia : symptôme d’un système

Lorsque Mehdi Ben Gharbia, ancien ministre et homme d’affaires, porte plainte en 2021 contre Haj Mansour pour tentative de racket, l’affaire met en lumière, sans le désarmer, le système mis en place. Un enregistrement sonore circule, dans lequel la transaction est évoquée sans ambages : l’argent contre le silence.

L’épisode n’a pas provoqué de rupture. Il a confirmé l’existence d’un schéma et révélé son efficacité. D’autres, moins exposés que Ben Gharbia, moins médiatisés, peuvent difficilement s’en défendre. Le modèle Haj Mansour agit à bas bruit, à l’ombre des grandes institutions, mais jamais très loin de leurs marges.

Une arrestation discrète, des signaux flous

C’est dans ce contexte que survient, en septembre 2021, l’arrestation à Sousse des frères Haj Mansour – Naïm, Moez et Salem. L’opération, confirmée par leur sœur, l’avocate Raja Haj Mansour, se déroule dans une relative discrétion. Aucune communication officielle claire n’est faite sur les motifs précis de leur interpellation, laissant place aux spéculations.

De l’écran au pouvoir : l’intégration médiatique

Depuis sa sortie de prison, Haj Mansour a su se repositionner. Il n’évolue plus seulement dans la sphère numérique, mais désormais dans les studios de télévision. Il est devenu un invité récurrent des émissions de Mohamed Bouzidi, figure emblématique du nouveau paysage audiovisuel tunisien.

Ancien chroniqueur dans des médias islamisants, Bouzidi est aujourd’hui l’un des relais médiatiques les plus visibles du régime de Kais Saïed. Ses plateaux mettent en scène un discours de défense de l’État contre ses "saboteurs", en opposant une élite accusée de prédation à une "volonté populaire" incarnée par le président. C’est dans ce décor que Haj Mansour intervient, non plus en journaliste, mais en opérateur d’information stratégique. Il révèle, accuse, stigmatise. Non plus au nom de la vérité, mais au service d’un récit.

Cette trajectoire évoque celle d’autres systèmes médiatiques passés, comme la Pravda soviétique, qui, bien qu’organe officiel d’un parti révolutionnaire, avait progressivement glissé vers la fabrication d’un consensus conservateur. À la différence près qu’ici, Al-Thawra News ne défend pas une révolution, mais bien une contre-révolution rampante, justifiée par l’ordre, la moralité, et la restauration d’un État vertical.

Le parallèle n’est pas anodin. Comme la Pravda de l’époque Brejnev, Haj Mansour et ses relais médiatiques semblent détenir un pouvoir d’édiction de la norme, un droit de qualifier et de disqualifier, de manière asymétrique. À l’image du rédacteur en chef de la Pravda, Viktor Afanasiev, connu pour sa capacité à suivre les virages idéologiques du régime sans jamais les questionner, Haj Mansour adapte son discours, conserve sa place, et demeure indispensable aux marges du pouvoir.

Cette arrestation soulève une ambivalence : s’agit-il d’une reprise en main d’un appareil devenu trop autonome, ou d’un simple épisode de régulation interne dans un jeu d’alliances informelles ? Car malgré cette interpellation, aucune condamnation n’en découle immédiatement, et Naïm Haj Mansour réapparaît quelques mois plus tard dans les médias. Il n’est pas mis au ban : il est recadré.

D’autres logiques d’influence : la permanence du clientélisme médiatique

Le cas Haj Mansour, bien que singulier, s’inscrit dans une tradition tunisienne bien ancrée : celle de l’instrumentalisation de l’espace médiatique par les puissances économiques et politiques. Avant lui, d’autres figures ont façonné des médias pour servir des intérêts particuliers. Chafik Jarraya, longtemps proche de certains partis et réseaux sécuritaires, ou Kamel Eltaïef, conseiller officieux de plusieurs présidences et aujourd’hui en prison, avaient compris le potentiel du média comme outil de pouvoir.

Aujourd’hui encore, certaines chaînes comme Attassia (9) perpétuent cette logique. Officiellement indépendante, cette chaîne est en réalité dirigée par le clan Jenayah du Sahel, dont les intérêts économiques coïncident avec la stabilité du régime actuel. Le cadet de la famille dirige, officieusement, la Ligue tunisienne de football, conférant au groupe un double levier d’influence : économique et symbolique. Là encore, la ligne éditoriale épouse étroitement le discours présidentiel, avec une rhétorique populiste, un langage moralisateur et une absence totale de critique systémique.

La conquête de la parole publique

Ce paysage révèle une dynamique claire : la conquête du pouvoir passe par la conquête de la parole, mais non dans un souci de pluralisme. Il ne s’agit pas ici de créer un débat, mais de canaliser les récits, de désigner les ennemis, de légitimer les actions.

La lutte contre la corruption, sans transformation structurelle, ne constitue pas un programme politique. Elle devient un outil de gestion, un prétexte fonctionnel, un récit mobilisateur. Elle permet d’exclure, de sanctionner, de déplacer. Elle ne construit pas, elle corrige. Et lorsque ceux qui incarnent cette lutte s’appuient sur des relais comme Haj Mansour, la fonction répressive l’emporte sur l’ambition réformatrice.

La question n’est pas morale. Elle est fonctionnelle : le pouvoir a besoin de périphéries qui peuvent faire ce qu’il ne peut assumer. Dans ce contexte, Haj Mansour ne dérange pas : il complète. Il comble un vide, offre une marge de manœuvre. Et il rappelle que dans les régimes en recomposition, ce ne sont pas toujours les institutions visibles qui structurent le réel, mais les dispositifs secondaires, les chaînes parallèles, les voix périphériques – celles qui, comme Al-Thawra News, ne cherchent pas à informer, mais à orienter.

dernière vidéo

Mail Icon

news via inbox

PRINTEMPS ARABE utilise votre adresse e-mail afin de vous adresser des newsletters.